Khaled Igué « Il faut orienter l’aide au développement vers les entreprises »

Le développement de l’Afrique, le continent qui a le taux le plus élevé de croissance démographique, est au cœur de plusieurs débats autant sur la terre mère que dans le reste du monde. Ainsi, les africains comme tous les citoyens du monde se penchent sur ses problèmes et proposent des solutions pour voir ce continent émerger. C’est le cas du jeune béninois Khaled Igué. A travers une interview, il aborde des questions importantes liées au développement de l’Afrique dont, entre autres, la corruption, l’inclusion financière, l’Eco, la Zone de libre échange continentale africaine (Zlecaf)… Lire ci-dessous, l’intégralité de cette interview.

odd-afrique.com : Comment peut-on vous présenter ?

Je suis béninois, je suis né et j’ai grandi au Bénin. Je suis un afro-optimiste, je crois au potentiel du continent africain, et je reste convaincu qu’une prise de conscience collective des africains sur la nécessité de s’impliquer dans le développement du continent est la seule voie vers un développement durable et inclusif

Pouvez-vousnous donner un bref aperçu de votre parcours professionnel jusqu’à ce jour ?

Je suis banquier d’affaires et de développement, associé  pour l’Afrique de B&A Investment Bankers. J’ai été désigné Young Global Leader par le World Economic Forum de Davos en 2018.

 Avant de rejoindre B&A, j’ai occupé plusieurs postes de direction pour l’Afrique et l’Europe dans les secteurs de l’énergie et de l’agroalimentaire. De 2016 à 2018, j’ai été le Directeur des partenariats publics et institutionnels pour l’Afrique chez OCP, leader mondial de l’industrie des phosphates et des engrais. Avant de devenir Directeur des partenariats publics, j’ai dirigé de 2015 à 2016 des missions de la pratique « Energy » chez Eurogroup Consulting. Auparavant, de 2009 à 2015, j’ai acquis une expérience significative en tant que Manager de projets chez AREVA, un leader mondial dans l’industrie de l’énergie et des mines. 

Depuis 2012, je suis le fondateur et président du « Think Tank Club 2030 Afrique », cofondateur de la « French-African Foundation », membre du conseil d’administration de diverses organisations telles que « Women in Africa Initiative » et « l’African Business Academy ». 

Diplômé d’un master en Affaires Publiques, Potentiel Afrique de Sciences Po Paris, d’un MBA de l’Institut d’Administration des Entreprises de Paris, d’un Diplôme d’Ingénieur en Génie Civil de l’Institut National des Sciences Appliquées de Strasbourg, en 2009, chercheur junior à Illinois Institute of Technology à Chicago, États-Unis. 

Vous travaillez beaucoup sur les questions de développement en Afrique. Qu’est-ce qui justifie cela alors que vous vous positionnez bien sur le plan professionnel, dans la société occidentale dans laquelle vous avez été formé ?

Je suis africain et j’ai d’abord été formé au Bénin. Mes premiers maîtres, je les ai eus au Bénin. J’ai eu mon baccalauréat au Bénin. Et comme beaucoup d’autres, je suis venu en France faire mes études universitaires. Mais j’ai toujours travaillé sur l’Afrique et en Afrique. Pour moi, travailler sur les problématiques africaines relève de l’évidence, ce n’est pas juste un travail, c’est un engagement et une mission. 

Quels sont les maux qui handicapent le développement de l’Afrique ?

Nous avons un problème de gouvernance et de leadership. Nous pourrons aller beaucoup plus vite et faire beaucoup mieux, surtout avec les nouvelles technologies. Il faudra les bonnes compétences aux bonnes places. Je vais ajouter, il faudra que  toutes les parties prenantes du développement ; décideurs politiques, entrepreneurs, société civile prennent leurs responsabilités, dialoguent et trouvent ensemble des solutions.

Quelles sont les solutions que vous proposez ?

Je l’ai appelé le triangle de ressources : L’expertise, l’investissement et la technologie

D’abord faire une réforme complète du système éducatif dans les différents pays africains, mettre en place des formations dans les zones rurales, péri-urbaines et urbaines en insistant sur l’entrepreunariat dans les différents domaines. Car les gouvernements et les institutions ont atteint des limites. Créer l’écosystème et donner les moyens aux citoyens de créer leurs propres emplois.

Ensuite investir massivement dans les projets structurels en levant de l’épargne locale. Il faudra investir dans l’amorçage de grands projets industriels en faisantconfiance à nos économies.

Enfin, nous devrons devenir des producteurs de technologies et innover au niveau des usages. Car les nouvelles technologies permettent de faire un effet de levier et de dupliquer les possibilités de création d’emplois.

Vous avez soutenu qu’il faut revoir l’aide au développement. Quelles sont les réformes que vous proposez pour parfaire cette forme de coopération entre l’Afrique et l’occident ?

Il faut repenser l’aide au développement. Il faut le flécher vers des secteurs qui sont pourvoyeurs d’emplois massifs. Il faudra que cette aide soit dirigée vers les entreprises ou agisse comme une garantie pour que les entreprises puissent avoir accès au financement, sinon elle ne sera ni effective, ni efficace dans les conditions actuelles.

L’échec de l’aide au développement n’est-il pas dû pour une bonne partie à la gestion faite des ressources mises à disposition, la corruption ?

En partie, c’est d’ailleurs la raison pour laquelle je propose qu’elle soit dirigée vers les entreprises. Mais plus encore, pour une transparence dans le pilotage de l’aide, il faudra faire usage des nouvelles technologies pour tracer cette aide et mesurer son efficacité avec des indicateurs, on sait comment faire aujourd’hui, c’est juste une question de volonté politique.

Quelles sont les conditions socioéconomiques à remplir par les pays d’Afrique pour réussir le triangle des ressources ? Rien ne dit qu’il va marcher à tous les coups, je suppose ?

La seule condition, c’est la volonté politique, qui sera survie d’une méthode de gouvernance et d’un souci de transparence.

Vous soutenez qu’il faut que les africains investissent plus chez eux. Et la diaspora africaine ? Investit-elle déjà assez ?

La diaspora africaine investit mais on peut encore faire mieux. Les flux de transaction (transfert d’argent) s’élève à 80 milliards de dollars par an, c’est un très bel effort, mais cet effort est destiné à régler les problèmes du quotidien. Ce qu’il faudrait en plus, et qui est primordial, c’est l’investissement de la diaspora dans les projets et les entreprises, il faut mobiliser l’épargne de la diaspora pour cela.

L’inclusion financière de l’Afrique est-elle une solution au sous-développement ? Comment la promouvoir ?

L’un des défis de nos sociétés c’est de faire en sorte que les personnes qui désirent lancer une actvité ou entreprendre puissent avoir accès au financement , mais à des conditions acceptables et réalistes. Le micro-crédit à bien des égards remplit une partie de ces objectifs. Néanmoins le micro-crédit est fait à un taux très élevé de nos jours. Mieux encore, il faudra dépasser le micro-crédit et permettre aux entrepreneurs d’obtenir un financement durable qui permettra le passage à l’échelle des entrepries africaines. Je pense que l’une des solutions et pas des moindres c’est de mobiliser l’épargne locale pour promouvoir l’inclusion financière. Cela témoignera de la confiance des africains eux-mêmes dans leurs économies respectives.

Vous avez récemment lancé l’ouvrage : ‘’ L’heure de l’Afrique pour un développement durable et inclusif’’. Présentez les grands axes de cet ouvrage. Comment peut-on se le procurer ?

L’heure de l’afrique qui est paru aux éditions Hermann le 22 Janvier 2020 est un appel de tous les africains à une prise de conscience collective. Ce livre en trois grandes parties fait tout d’abord un état des lieux des blocages inhérents au développement de l’Afrique depuis la génération de nos grands parents ; ensuite cet ouvrage situe les responsabilités, celles des africains et celles des autres… Enfin, je propose des solutions pour enfin parvenir à un développement durable et inclusif.

Les jeunes africains veulent travailler dans un bureau et avoir un salaire. Cet d’esprit est-il le même que celui des occidentaux ? Quelle est la différence entre les ambitions professionnelles des jeunes d’Afrique et des pays développés ?

Les jeunes de ma génération ne sont plus dans cet état d’esprit. Saviez-vous que 22% de la population active africaine crée des entreprises, c’est le taux le plus élevé au monde. Autant à la sortie des indépendances, les africains privilégiaient un emploi dans l’administration autant avec les nouvelles technologies et les nouvelles économies (économie numérique, économie du changement climatique, économie de l’innovation), la jeunesse africaine a toutes les cartes en main pour transformer notre écosystème.

Que peut-on faire pour changer la perception sur le risque du marché sur le continent africain ?

Il faut redoubler d’effort sur le plaidoyer. Mais c’est un sujet à traiter de façon collective. L’Union africaine doit se saisir de ce sujet. C’est pas normal qu’un continent qui fait plus de 3% de croissance macroéconomique par an depuis plusieurs années, continue à emprunter sur le marché à des taux de 5 à 8% alors que les pays qui n’ont plus de croissance empruntent presque à des taux négatifs, il y a une surliquidité sur le marché…

La Zone de libre échange continentale africaine est en gestation. Que pensez-vous que ce gros marché peut apporter à l’Afrique ? Quelles sont les conditions à remplir par les producteurs africains pour qu’il n’y ait pas de mévente car aujourd’hui, nous cultivons presque les mêmes produits ?

La Zone de libre échange est un projet colossal, c’est le projet de cette décennie pour l’Afrique. Elle a pour objectif de créer un marché de plus d’un milliard d’habitants et d’augmenter les échanges interafricains de 15% à 60% d’’ici 2025. Par contre pour que cette zone puisse être effective et inclusive, il faudrait une politique d’industrialisation sous-régionale et régionale. Il faudra créer des hubs de compétences dans les différentes industries. Ceci nécessite un vrai dialogue sur les politiques industrielles entre les états africains et une convergence.

Quelles sont les conditions à remplir pour que l’avènement de l’Eco apporte un plus au développement des pays de la CEDEAO ?

Il faudrait tout d’abord que les pays de la CEDEAO partagent la même vision sur la politique monétaire sinon c’est voué à l’échec. Il faudra s’accorder sur la définition de cette ouvelle monnaie (parité, compte d’opération, convertilibilité etc). Et il faudra s’accorder sur les critères de convergence qui sont les critères d’élligibilité.

Entre la parité fixe et celle flexible, laquelle est la plus adaptée à l’économie des pays de la CEDEAO ?

La question de la convertibilité, c’est une question stratégique, cela dépend du commerce et des échanges. Il faudra mettre sur la table et en toute transparence, les données des pays sur les échanges, et regarder les monnaies dans lesquelles les pays commercent le plus, et peut-être créer un panier de devises.

Quelles relations entretenez-vous avec vos frères africains ?

Mon métier de Banquier d’Affaires et de Développement m’amène heureusement à travailler pour les différents pays africains sans exception. Je puis vous dire que c’est un sentiment de fierté de travailler pour les pays frères. On sent une forme de solidarité et une envie collective de créer une nouvelle Afrique, prospère, ambitieuse et stable.

Quels sont les mets africains que vous affectionnez ?

J’aime beaucoup nos spécialités béninoises, suivez mon regard… et j’affectionne généralement nos prouesses culinaires sur le continent.

Avez-vous une préoccupation particulière à aborder ?

Je souhaiterais juste m’adresser à toute la jeunesse africaine en disant que « le seul avenir que nous pouvons prédire c’est celui que nous avons décidé de construire ensemble ».

Interview réalisée par Nafiou OGOUCHOLA

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