Michel Abdelouhab : « L’occident n’a plus de leçon de macroéconomie à donner à l’Afrique »

La crise économique née de la Covid-19 astreint le monde à revoir un certain nombre de dispositions car, elle renseigne sur la fragilité de bon nombre de systèmes. En Afrique, plusieurs experts croient que l’opportunité se présente pour une amélioration qualitative des idéologies et modèles de gestion. C’est sans doute le cas du professeur de sciences économiques à l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger (AEFE) à Luanda, en Angola, Michel Abdelouhab. A travers une contribution parvenue à notre rédaction, celui-ci s’interroge sur l’opportunité d’une nouvelle macroéconomie en Afrique en réponse à la Covid-19. Lire ci-dessous, l’intégralité de ladite contribution.

Contribution de Michel Abdelouhab

  La pandémie du coronavirus, en plongeant l’économie mondiale dans la récession la plus grave depuis 1945, a mis en évidence les effets pervers de la mondialisation et des processus de production DIPP en terme de chaîne de valeurs, et de dépendance vis-à-vis de l’étranger, de produits essentiels telle la pharmacie.

En Afrique, les économies du continent sont violemment impactées par la chute du prix des matières premières, du fait du choc de demande lié aux arrêts de l’activité économique et du choc d’offre lié à la guerre des prix que se livrent Arabie saoudite, Russie et USA.

Par ailleurs, l’arrêt d’envois de transferts vers l’Afrique de la diaspora du fait des confinements de la population et l’arrêt de la production alimentent la spirale dépressive dans ces économies.

Une récession sans précédent va s’abattre sur ces économies, la Banque Mondiale estimant une baisse du PIB de 7% de l’économie du continent, ce qui est considérable, mettant en évidence la dépendance de ces économies à la conjoncture internationale. 

Quelles leçons tirer de ce marasme ? Quelles réformes structurelles mettre en place ? Ne serait-il pas opportun de profiter de ce moment historique de tirer les leçons du passé  et de remettre à plat un certain nombre de paradigmes macroéconomiques qui fragilisent les économies africaines et bloquent le développement économique de ces pays ?

La diversification de l’économie est essentielle

La chute des matières premières va rendre la situation des pays exportateurs de matières premières, intenable. La diminution des budgets nationaux semble inéluctable paupérisant les plus pauvres et les classes moyennes  et freinant le développement économique de ces économies.

De plus, le cycle de la dette suit le cycle du prix des matières premières. Sortir du cycle de la dette passe donc par une sortie de l’économie de rente et donc une diversification de ces économies.

La formalisation du secteur informel est un vecteur de diversification  économique. Formaliser  ces activités vont diminuer le poids des matières premières dans le PIB et diversifier la ressource fiscale du budget. Parallèlement une politique visant à créer des entreprises doit être impulsée pour dynamiser cette diversification et créer de l’emploi pour la jeunesse qualifiée.

Par ailleurs une interdiction d’exportations des produits bruts mais seulement des produits finis et semi finis devrait permettre d’industrialiser ces économies et créer des emplois générateurs de revenus.

Il faut donc que les économies africaines sortent du système dit d’économie coloniale comme l’avait défini Samir Amin qui perdure depuis les indépendances.

Par ailleurs une réelle politique d’attraction de l’investissement direct doit être mise en place.

Un État providence

 Santé et éducation : Ces secteurs  représentent ente 6% et7% du PIB selon les pays alors qu’en Europe le ratio est environ de 19%. Une population en bonne santé et éduquée améliore l’IDH et donc le capital humain. Ce qui favorise la croissance et le développement économique par l’accroissement de la productivité.

Quelles ressources de financement ?

Élargir l’assiette fiscale. La pression fiscale finance 50% des besoins seulement. L’élargissement de l’assiette fiscale par la formalisation du secteur informel devrait y contribuer.

De même la lutte contre la corruption doit être une priorité

Les annulations de dettes permettent de dégager des ressources mais le lien entre cycle du prix des matières premières et dettes rend caduques toutes perspectives de désendettement à long terme.

En fait, la crise du coronavirus a annulé tout tabou relatif à la dette publique. Les pays développés atteignent en effet des taux d’endettement stratosphériques, avec l’aide des banques centrales. Pourquoi la dette publique serait-elle encore tabou en Afrique et pas dans les pays de l’OCDE ?

A  cet égard, les banques centrales nationales devraient pratiquer à l’instar de la FED et de la BCE le Quantitative leasing ou méthode non conventionnelle de création monétaire, c’est-à-dire de rachats de titres publics de dettes. On transformerait ainsi la dette des pays africains par la monnaie, faisant diminuer de fait le taux d’intérêt et donc  la charge de la dette. Cette dette serait ainsi garantie par les banques centrales qui ont un pouvoir de création monétaire illimité. Un effet pervers, cependant : le risque  inflationniste. 

Par ailleurs, la BCE devrait racheter les dettes publiques des pays de la zone CFA. Appartenir à la zone CFA pourrait alors apparaître comme un véritable avantage. Car la monétisation de ces dettes pourrait être assimilée  à terme comme étant une annulation de dettes, au même titre que les dettes des pays de la zone euro.

 La problématique de la dette ne doit plus être un tabou. Elle est de 60% du PIB soit environ 500 milliards de dollars en Afrique. Alors qu’elle atteint des sommets stratosphériques dans l’UE, les USA et le Japon, allant de 115% du PIB en France à 230% du PIB au Japon. Cette dette n’apparaît plus comme étant un problème, car monétisée  par les banques centrales dans ces pays.

Chaque crise est accompagnée d’effets pervers d’événements parfois dramatiques mais aussi d’opportunités. C’est le moment des remises en cause. Il est temps d’arrêter ce discours misérabiliste et larmoyant néocolonial sur l’état des économies africaines. L’occident n’a plus de leçon de macroéconomie à donner à l’Afrique.

Michel Abdelouhab, professeur de sciences économiques à l’AEFE en Angola

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