Michel Abdelouhab et les dessous du CFA : la BCE handicape la croissance des pays africains et le taux de change fixe arrange les pilleurs de deniers publics

Le fonctionnaire détaché au ministère français des Affaires étrangères, professeur de sciences économiques, en activité à Luanda, en Angola, Michel Abdelouhab

Le processus d’adoption de la monnaie unique de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’ouest (CEDEAO) appelée Eco est en cours. Mais certains Etats n’ont pas donné leur accord quant à certaines dispositions prévues pour son entré en vigueur. A travers une contribution parvenue à notre rédaction, le fonctionnaire détaché au ministère français des Affaires étrangères, professeur de sciences économiques, en activité à Luanda, en Angola, Michel Abdelouhab a abordé des aspects très importants de la question de la mutation du franc CFA en Eco. Partant de l’historique des accords avec les institutions de Breton woods et l’ex colonisateur la France, il a terminé par la volonté de certains intellectuels africains de voir la nouvelle monnaie garder sa parité avec l’euro. Lire ci-dessous, l’intégralité de cette contribution.

Ce système CFA, tant décrié par certains, reposait sur un mécanisme d’une grande simplicité : la France s’engage à assurer la convertibilité totale de la devise avec l’euro (le franc jusqu’en 1999). En contrepartie, les Etats adhérents doivent déposer 50 % de leurs réserves de change sur un « compte d’opérations » ouvert auprès du Trésor Français par les deux banques centrales de la zone : celle d’Afrique Centrale, basée à Yaoundé (Cameroun), et celle d’Afrique de l’Ouest, située à Dakar (Sénégal). La parité du franc CFA avec l’euro est fixe et les transferts de capitaux sont libres entre la zone franc et l’Hexagone. Ces principes ont été inscrits dans le marbre dès les Accords de Brettons Woods, en 1944.

L’ECO va remplacer le Franc CFA. Il n’y a plus d’obligation de reverser 50% des réserves de changes sur le compte d’opération spécial en France, et les fonctionnaires de la Banque de France ne siègent plus aux conseils d’administration de la banque centrale ouest africaine. Est-il temps de repenser de façon plus profonde un dispositif plus que septuagénaire ?

En fait, la politique monétaire appliquée dans l’UEMOA est élaborée par la Banque Centrale Européenne (BCE), à Francfort. L’objectif macroéconomique fixé par la BCE est la lutte contre l’inflation, alors que l’objectif macroéconomique des pays de la CEMAC et de la CEDEAO est la croissance économique. En effet, seule une croissance économique importante permet de réduire le taux de pauvreté dans ces pays et d’enclencher, toute chose égale par ailleurs, une dynamique de développement. De fait, la politique monétaire appliquée dans la zone CFA est à l’inverse de ce qui devrait être faite : on lutte contre l’inflation alors qu’il faudrait stimuler la croissance, tout en s’accommodant d’une remontée des prix. (Courbe de Phillips). A cet égard, le CFA apparaît donc comme étant un frein à la croissance.

De plus, les pays de la zone CFA avaient pour obligation de reverser 50% de leurs réserves de changes sur un compte d’opération spécial au Trésor Français, ces réserves étant censées assurer la liquidité du CFA. C’était autant de ressources en moins pour le financement du développement économique.

Enfin, les banques doivent limiter leur distribution de crédits à hauteur de 23% du PIB alors qu’il est de 100% en Europe. Cette disposition limite donc de fait l’investissement des entreprises, la consommation des classes moyennes qui émergent et donc la croissance et le développement.

Politique monétaire restrictive, transfert des réserves de change au Trésor Français et limitation de la distribution de crédits, telles sont les conséquences de cette servitude monétaire volontaire déjà dénoncée par feu le professeur camerounais Joseph Pouemi, au début des années 1980.

En outre, la zone franc souffrait d’un réel déficit de gouvernance. En effet, la politique monétaire devrait être définie au sein du conseil des gouverneurs des deux banques centrales (zone CEMAC et zone CEDEAO), or ce n’était  pas le cas. De fait, les experts français du ministère de l’Économie et des Finances, ou ceux de la Banque de France avait une fâcheuse tendance à s’approprier le dossier. L’ensemble de ces facteurs inhérents au CFA nuisent à la croissance économique de la zone CFA tout en laissant un arrière goût de françafrique.

Ils existent effectivement, des effets vertueux à l’arrimage du CFA à l’euro. La zone franc réalise 60 % de son commerce extérieur avec les pays de l’Union européenne. La majorité de ces échanges n’est donc pas affectée par la baisse du dollar.

Mieux encore, les opérateurs économiques n’ont aucun risque de change, ce qui est bon pour les affaires. La hausse de l’euro face au dollar a par ailleurs contribué à contenir la poussée inflationniste, principalement alimentée par la hausse des prix des produits énergétiques entre 2008 et 2014. D’une façon générale, la stabilité monétaire et la garantie de l’euro ont permis de juguler l’inflation en zone franc, dont le taux s’est établi à 3,8 % en 2006 contre 11,8 % pour l’ensemble de l’Afrique subsaharienne. Le recours à la planche à billets est proscrit et les réserves de change battent des records.

Sachant que l’objectif macroéconomique premier est la maximisation du taux de croissance économique, même au-delà de son taux de croissance potentiel, facteur de diminution du taux de pauvreté. La question qu’il faut se poser est donc : quel système de change faut-il adopter en Afrique pour aboutir à cet objectif ?

La théorie économique identifie trois systèmes de change possibles : le système de taux de change fixe, où la monnaie est ancrée à une devise ou un stock d’or ; un système de change intermédiaire, qui est un système de change flottant corrigé par la banque centrale lorsque le taux de change s’éloigne trop d’un cours pivot prédéfini ; et le système de taux de change flottant, où le taux de change de la devise est fixé par le marché. Le CFA s’inscrit dans un système de taux de change fixe, le naira nigérian, le cedi ghanéen ou le kwanza angolais s’inscrivent quant à eux, dans un système flottant.

Robert Mundell, canadien, Prix Nobel,  caractérisait les systèmes de change flexible et fixe par le triangle d’incompatibilité où seuls deux critères sur trois étaient réalisables. En fait, la politique économique doit choisir deux des trois critères suivants : la mobilité des capitaux (1), la stabilité du taux de change (2) et l’indépendance de la politique monétaire (3). En système de change fixe, les critères 1 et 2 sont réalisés, au détriment de l’indépendance de la politique monétaire. C’est le cas de la zone CFA. En système flottant, les critères 1 et 3 sont réalisés. On y retrouve la revendication anticoloniale des économistes de la zone CFA : le Nigeria, l’Angola ou encore le Ghana ont opté pour des systèmes de changes flottants.

En période de stabilité économique et de croissance, ces économies surperforment la zone CFA, les taux de croissance dépassant parfois les 10% par an, alors que les taux de croissance en zone CFA tournent autour de 4% par an. Mais en cas de choc d’offre négatif, comme par exemple une forte chute de matières premières, les monnaies sont fortement attaquées, perdant jusqu’à 40% de leur valeur, renchérissant de fait le coût des importations (inflation importée), développant un marché informel de la devise, et stoppant de fait la croissance économique. Il s’ensuivrait une fuite massive des capitaux que la banque centrale serait bien en peine d’enrayer malgré ses énormes réserves de change. Cette situation aboutit souvent à un recours au contrôle des changes et au FMI qui, avec ses thérapies fortement dosées en austérité, paupérisent des populations déjà fortement fragilisées par le sous développement. A cet égard, les performances économiques ont été inversées, la zone CFA ferait 7% de croissance en 2016 alors que le reste de l’Afrique subsaharienne tournerait autour de 4% sur la même période.

La question qui se pose aujourd’hui est la suivante : quel système de change serait pertinent en Afrique pour maximiser son taux de croissance économique, tout en amortissant les chocs négatifs ? Le schéma le plus souvent évoqué repose sur une gestion souple de la parité. Le franc CFA serait ainsi raccroché à un panier de monnaies comprenant non seulement l’euro, mais aussi le dollar et le yuan. « La monnaie est avant tout un instrument d’échange, il est normal d’associer celles des pays avec lesquels l’Afrique fait du commerce », explique un expert. Cette formule permettrait de laisser flotter le CFA et donc de corriger en permanence les gains ou les pertes de compétitivité. Avec ce système, le renchérissement du franc CFA serait moindre quand l’euro s’envole. Mais encore faudrait-il que le Trésor Français accepte de continuer à garantir la convertibilité du CFA. Dans le cas contraire, les marchés pourraient spéculer à la baisse et provoquer une chute du CFA. Les règles de la zone franc sont parfaitement compatibles avec une gestion souple de la parité. Il existe deux avantages pour l’économie française. D’abord économique, pour les grands groupes français qui peuvent travailler en zone CFA sans risque de change et en rapatriant sans limites leurs bénéfices.

Ensuite politique. Il existe une logique de pré carré. Le franc CFA permet à Paris d’exercer une forme de « soft control » sur la manière dont ces pays se développent dans un environnement de  concurrence exacerbée avec notamment l’arrivée de la Chine et de l’Inde sur le continent. Cette dimension est prépondérante, car la réalité économique montre que les principaux partenaires commerciaux de la France ne sont pas dans la zone franc. Le Nigeria, l’Angola et l’Afrique du sud sont les partenaires principaux de la France en Afrique sub-saharienne, alors  qu’ils ne sont pourtant pas dans la zone CFA

Enfin, certains dirigeants africains y trouvent aussi intérêt car ce système entraîne aussi un « siphonage » des ressources  vers l’Europe. Puisque il n’y a pas de limites à la convertibilité, les élites locales ont tout loisir de placer leur argent sur un compte étranger ou d’acheter un appartement dans une métropole européenne par exemple. Il existe effectivement  des élites rentières qui n’ont pas intérêt à faire évoluer ce système. C’est en ce sens que l’on peut parler de servitude volontaire. Par exemple, en Guinée Equatoriale, la moitié du PIB, en valeur, est transférée à l’étranger. C’est considérable.

La soutenabilité du système CFA et maintenant de l’ÉCO dépendra des pouvoirs politiques de la zone franc. Un abandon du système CFA/ECO doit avoir pour préalable un renforcement de la gouvernance, et une très forte augmentation du capital institutionnel dans ces pays.

Michel Abdelouhab

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1 Comment on "Michel Abdelouhab et les dessous du CFA : la BCE handicape la croissance des pays africains et le taux de change fixe arrange les pilleurs de deniers publics"

  1. Attiba Mensah Denis | 24 juillet 2020 at 2 h 48 min | Répondre

    L’Afrique a tout simplement à faire protéger les ressources nationales par le Vodou. Ainsi, plus de détournement des deniers publics et plus de corruption!!!
    C’est cela notre culture et il faut nous réapproprier nos habitudes alimentaires

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