Relance post-Covid : Une restructuration du système alimentaire mondial s’impose

L’une des images les plus frappantes de la pandémie de coronavirus (COVID-19), c’est le contraste entre des agriculteurs contraints de jeter les stocks de lait, d’œufs et de légumes qu’ils n’arrivent plus à écouler, et des consommateurs qui ne trouvent que des rayons vides, après avoir longtemps fait la queue devant les magasins d’alimentation. Comment expliquer une surabondance de produits agroalimentaires d’un côté et des pénuries de l’autre ?

Selon les Perspectives économiques mondiales de juin 2020, 100 millions de personnes supplémentaires risquent de basculer dans la pauvreté en raison des conséquences économiques de la pandémie. Cette situation éloigne des objectifs en provoquant une baisse des revenus et en créant des difficultés d’accès à la nourriture et à la nutrition qui pourraient entraîner une famine à grande échelle selon le Programme alimentaire mondial.

Bien qu’il fournisse de la nourriture à une population mondiale qui a plus que doublé au cours des 50 dernières années, le système alimentaire est très loin de pouvoir aider à réaliser les Objectifs de développement durable liés à l’élimination de la faim et de la pauvreté, à la santé, à l’utilisation des terres et à la lutte contre le changement climatique. En effet beaucoup de nourriture sont produites dans le monde mais le nombre de personnes sous-alimentées a augmenté depuis 2014. Un enfant de moins de cinq ans sur cinq souffre d’un retard de croissance qui aura des conséquences négatives sur sa productivité tout au long de la vie.

L’agriculture est responsable de 24 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, absorbe 70 % de la consommation d’eau douce et constitue le principal facteur à l’origine de la perte de 60 % de la biodiversité chez les vertébrés depuis les années 1970. Le coût de ces externalités négatives s’élève à 12.000 milliards de dollars selon la Food and Land Use Coalition, soit un montant supérieur à une valeur marchande de 10.000 milliards de dollars.

L’alternative liée au numérique

Aujourd’hui, le développement et le déploiement rapides des technologies et des réseaux numériques permettent d’accélérer la transformation du système alimentaire en palliant les défaillances de longue date des marchés et des choix politiques. Marqués par plusieurs révolutions agricoles, les changements de cap antérieurs dans l’agriculture et l’industrie alimentaire ont accru la productivité agricole et l’offre d’aliments ; réduit les prix réels des denrées, contribué à libérer des ressources en main-d’œuvre et en capital pour les investir dans d’autres domaines ; ouvert la voie à l’urbanisation et à la révolution industrielle, et conduit à la privatisation du secteur agro-industriel. Contrairement aux révolutions précédentes qui ont débuté par des innovations dans les exploitations avant de se généraliser dans les communautés rurales, puis dans les entreprises en amont et en aval de la chaîne de valeur, les innovations numériques d’aujourd’hui favorisent l’efficacité en de multiples points de la chaîne de valeur alimentaire. Les technologies numériques entraînent des changements sur de nombreux fronts et à un rythme accéléré, car elles permettent de collecter, d’utiliser et d’analyser des quantités massives de données sur pratiquement tous les aspects du système alimentaire et à un coût marginal presque nul. D’Alibaba à YouTube, les plateformes numériques bouleversent les modèles économiques traditionnels. En 2019, des sociétés de capital-risque ont investi 2,8 milliards de dollars dans des start-up spécialisées dans des applications agricoles digitales.

Mais l’innovation numérique ne vaut que par les objectifs qu’elle sert. Pour produire des résultats positifs, les politiques publiques doivent l’accompagner avec des infrastructures et capacités humaines nécessaires ; s’attaquer aux inégalités entre hommes et femmes et accorder une attention particulière aux bénéfices environnementaux.

Déconcentrer les marchés et les chaînes d’approvisionnement

Le contraste entre les excédents alimentaires dans les exploitations agricoles et les pénuries sur les marchés de détail lors des périodes de confinement a mis en évidence les coûts élevés de transaction et les asymétries d’information qui pèsent depuis longtemps sur le système alimentaire. Des marchés et des chaînes d’approvisionnement très concentrés et segmentés génèrent d’énormes gains d’efficacité, mais il est difficile et onéreux pour les vendeurs comme pour les acheteurs d’entrer en contact et d’effectuer des transactions.

Les plateformes numériques peuvent contribuer à déconcentrer et à augmenter le nombre de marchés en amont et en aval du système alimentaire, ce qui permet d’obtenir de meilleurs résultats à chaque extrémité de la chaîne d’approvisionnement. Une étude comparant les données relatives aux transactions d’une plateforme numérique par rapport aux enchères physiques organisées chaque semaine, ainsi que les prix à la production dans les régions cultivant du café en Inde, a révélé que les agriculteurs obtenaient des prix nettement plus élevés lorsqu’ils vendaient leurs produits par l’entremise de la plateforme numérique plutôt que sur place par l’intermédiaire de courtiers. La plateforme de vente en ligne Taobao du groupe Alibaba, évoquée dans un récent billet de l’IFPRI, est un autre exemple : le comté de Shuyang, où sont situés 86 des 4 310 « villages Taobao » en Chine, a connu « une transformation spectaculaire, passant d’un des comtés les plus pauvres de la province du Jangsu à un haut-lieu du commerce électronique agricole en Chine ». Grâce à une industrie horticole florissante soutenue par les ventes en ligne, le PIB du comté a dépassé les 11 milliards de dollars en 2018 et 41 000 personnes ont pu sortir de la pauvreté.

Néanmoins, si ces solutions numériques constituent une lueur d’espoir face aux ruptures des chaînes d’approvisionnement causées par la pandémie, quelle sera la robustesse de leur modèle à long terme ?

Ahmed KITOYI

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