Michel Abdelouhab propose des modèles économiques performants pour accélérer le développement de l’Afrique

Le fonctionnaire détaché au ministère français des Affaires étrangères, professeur de sciences économiques, en activité à Luanda, en Angola, Michel Abdelouhab

Les pays d’Afrique en général et ceux d’Afrique noire en particulier sont pour la plupart soumis à un éternel recommencement tant les politiques économiques qui y sont développés contrastent les uns avec les autres et varient au gré des régimes qui se succèdent. Consceient de ce que cet éternel recommencement perd du temps et handicape sérieusement le développement de l’Afrique, le fonctionnaire détaché au ministère français des Affaires étrangères, professeur de sciences économiques, en activité à Luanda, en Angola, Michel Abdelouhab, a proposé à notre rédaction une contribution en vue de renseigner sur les modèles économiques desquels pourraient s’inspirer les dirigeants africains pour un développement durable de ce continent. Lire ci-dessous, l’intégralité de ladite tribune.

Tribune libre de Michel Abdelouhab

Quels modèles de développement en Afrique ?

I. Les causes du sous-développement.

Les théories économiques expliquent le sous-développement économique et social. Alors que la définition  retenu du développement de l’économie est celle de F.Perroux, économiste français,  qui affirmait au début des années 1960 que « le développement  est la combinaison des changements mentaux et sociaux d’une population qui la rendent apte à faire croître cumulativement et durablement son produit réel et global »,Les économistes libéraux qui regroupe les courants de pensée classique et néo-classique expliquent le sous-développement par une insuffisance d’épargne n’ayant pu financer l’investissement et donc la révolution industrielle (Rostow).

Les Marxistes et les tiers- mondistes expliquent quant à eux que le sous-développement, par les phénomènes  de domination exercés par les pays du nord sur ceux du sud et le pillage de ces derniers , via l’esclavage, la colonisation et le néo colonialisme qui a perduré après les indépendances (Samir Amin), a généré une pauvreté de masse, un IDH très faible, une exclusion du commerce international, ainsi qu’une insécurité à tous les niveaux de la population(Sylvie Brunel).

Alfred Sauvy a regroupé ces pays du sud sous l’appellation tiers monde en référence au tiers état qui prédominait en France avant la révolution française, bien que ces pays  soient extrêmement différents : PMA,NPI, pays rentiers, etc…

Comment sortir les économies de ces pays du sous-développement ? Quelles politiques structurelles et macroéconomiques mettre en place pour dynamiser une croissance économique qui se transforme en développement économique et social ?

Les expériences de développement passées ont  échoué. En effet deux types de  modèles de développement ont été expérimentés dans le but de mettre en place les fondements d’une industrie. Il s’agit de l’importation/substitution expérimentée en Amérique latine  et le modèle d’industries industrialisantes mis en place en Inde et en Algérie. Ces deux modèles représentent les deux options possible  de l’industrialisation intravertie ou encore appelé modèle autocentré. Il se différencie du modèle d’exportations/ substitution, développé en Asie du sud – est et en Chine à partir de 1980.

L’industrie a été choisie au détriment de l’agriculture car ce secteur est supposé générer des externalités positives sur les autres secteurs de l’économie, en aval de l’industrie, grâce aux gains de productivité générés par les facteurs travail et capital.

L’importation/substitution est donc une stratégie visant à développer des productions locales qui se substituent aux importations. Le rôle du marché intérieur est donc central dans cette stratégie. Mais la sous productivité de ces nouveaux secteurs industriels a continué à bénéficier aux produits importés. Pour relancer la compétitivité de ces produits, il avait été décidé de baisser les coûts de production et notamment les salaires en Amérique latine, faisant de fait baisser la demande solvable alors que c’est le marché national qui devait être le moteur de cette industrialisation.

La seconde voie, l’industrie industrialisante, a été copié sur le modèle soviétique. Une planification autoritaire orientait les investissements à la place du marché, pour aboutir à la création de pôles industriels qui devraient entraîner les autres secteurs économiques en aval vers l’investissement la croissance et l’innovation. Cette stratégie a certes diversifié ces économies mais la faiblesse du marché intérieur et la sous compétitivité sur les marchés étrangers de ces productions à l’exportation ont rendu définitivement caduc cette stratégie.

Aussi, quelle stratégie mettre en place aujourd’hui dans les pays africains pour qu’effectivement les gains en termes de croissance  économique se traduisent par une hausse du niveau de vie des populations ?

II. La politique structurelle

  1. Il est essentiel d’investir dans la santé et l’éducation de façon massive

En moyenne les dépenses de santé et d’éducation représentent à peine 7% du PIB en Afrique alors qu’ils représentent plus de 11%.en Europe. Une loi de finance doit imposer des seuils minimaux de 11% pour chacun de ces secteurs. L’éducation et la santé gratuite et universelle sont des leviers de développement économique très puissants car ils augmentent fortement le capital humain des populations (Garry Becker).

  • L’éducation doit par ailleurs cibler prioritairement les filles.

En plus d’être une mesure d’équité de genre, cette stratégie aura un impact positif sur la démographie qui reste en Afrique l’une des plus importantes du monde. Une femme éduquée  voit son taux de fertilité diminuer. La transition démographique passe par l’éducation des filles.

  • Développer la production énergétique et sa distribution

Le continent est très bien doté en énergies propres tel le soleil et l’hydraulique.

  • Développer les infrastructures de transport

L’actuelle configuration de ces infrastructures renchérit les coûts de transport et de transaction diminuant de fait la compétitivité/ prix des productions ainsi que les flux de marchandises (O. Willsiamson) Estil normal que une tonne de marchandises venant de Ndjamena  à Douala a coûté plus chers en course transport qu’une tonne de marchandises venant de Chine et arrivant dans la même ville ?

  • Identifier les avantages comparatifs. au sens Ricardien du terme, des 5 régions du continent

Il semblerait par exemple qu’en Afrique de l’Ouest, il serait optimal de développer une industrie agroalimentaire compétitive, les facteurs de production s’y apprêtant. Un protectionnisme éducateur accompagnerait cette dynamique d’industrialisation.

III. La politique économique

La politique économique doit s’atteler à promouvoir la création de richesses et d’emplois. Pour ce faire elle dispose de plusieurs leviers.

1 .Interdire l’exportation de produits bruts en légiférant

70% des exportations en Afrique sont constituées de produits bruts, transformés dans les pays importateurs développés. C’est ce que Samir Amin appelait l’économie coloniale conduisant à l’échange inégal. Or la création de valeur ajoutée doit se faire sur le continent.

2. Améliorer le climat des affaires au sens Banque Mondiale « doing business »

Pour cela il suffit aussi de légiférer. C’est rapide et très peu couteux. Cette modification du climat des affaires aura pour effet d’attirer l’IDE des FMN qui sont créateur d’emplois et vecteurs de transferts de savoir, savoirs faire et de technologie, dynamiser les créations d’entreprises et de formaliser le secteur informel. Cet outil reste essentiel pour la diversification de l’économie des pays rentiers. A cet égard, la démultiplication de zones économiques spéciales devrait être encouragée.

3. Mettre en place un État social

En plus de faire diminuer le taux de pauvreté, la distribution de revenus de transfert aura aussi pour effet de stimuler la consommation des ménages et donc la croissance économique Par exemple, la récession en Afrique du sud s’apparente plus à une crise de sous consommation, du fait de la faiblesse des revenus du travail et des très fortes inégalités sociales dans ce pays.

4. Corollaire au point 3, mettre en place un système fiscal et de prélèvements obligatoires pour financer l’état social et lutter contre les inégalités sociales qui sont un frein à la croissance. (Robert Gordon).

5. D’un point de vue général, l’échec des politiques d’industrialisation issues du modèle autocentré vient du fait que les politiques du moment ont opposé État et marché, privilégiant l’Etat pour des raisons idéologiques. Or, État et marchés ne doivent pas être opposés mais mis en complémentarité.

6. Enfin et pas le moindre, le renforcement du capital institutionnel est un préalable à toute politique de développement

Des institutions fortes et une indépendance de la justice sont un préalable incontournable à la lutte contre la corruption, le népotisme, les infractions financières à grande échelle, et in fine le développement économique.

Il existe plusieurs Afriques. L’Afrique est diverse. Donc les politiques de développement doivent être aussi diversifiées que l’est le continent. Il en est de même pour la problématique du choix de la politique de change : système de change fixe, mixte ou flexible ? Franc CFA ou monnaie nationale ? Tout dépend de l’écosystème considéré. Cependant une série d’invariants et de constantes existent. Il appartient aux pouvoirs politiques de les considérer comme étant  une priorité.

Michel Abdelouhab, Professeur de sciences économiques

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